Témoignages
Voici quelques textes écrits par des gens de la rue ou à leur propos.
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Gustave
- Valéry Montourcy
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La charte des droits de l'autre
- Michel
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Les 33 choses essentielles dans ma vie..
- Renaï
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Le Banc...
- Robert Hanna
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Intolérance
- Lionel Lefèbvre
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Acrostiche de Mamadou
- Mamadou
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Parfois il parlait avec Dieu (extraits)
- Pia Petersen
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Un geste de fraternité au-delà des frontières
- Viviane Tourtet
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Marine, je t'aime
- Denis Lamouret
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L'indifférence
- Robert Hanna
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Portrait chinois de Lionel
- Lionel Lefèbvre et Viviane Tourtet
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La liberté, la vie, le regard
- Bruno C.
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Travail théâtral avec des sans-abri
- Muriel Gaudin
Gustave
Son corps enrobé de gris suintait la bonhomie. Sa barbe, sa chevelure, étaient immenses
et superbes. Un petit enfant aurait cru avoir affaire au père Noël, un jour de dégel.
Les bras couchés sur son ventre rond, il somnolait sur un siège d'une station de métro
élyséenne, quand ce n'était pas contre la rambarde du pont de la Concorde, à même le sol.
Sa chevelure argentée, haute, d'une épaisseur rare, était une toison. Sa barbe lui était
assortie, ce qui donnait au personnage les attributs antiques de la sagesse. Car c'était
un personnage. La rue était son domaine, la station Franklin Roosevelt son fief. Il est
vrai que le domaine public appartient à chacun.
Quand on le voyait déambuler autour de la place de la Concorde, sa démarche était pleine
de noblesse : une main dans une poche veston, le dos droit, les gestes graves et sûrs, et
le visage altier. Quel visage !
Il ne mendiait pas, mais recevait des offrandes anonymes : c'est cela, le charisme.
Gustave me semblait sortir d'un roman d'Eugène Sue : clochard au grand coeur, à la vie
intérieure féconde, au phrasé châtié, à l'élégance surannée. Il était beau jusque dans
son sommeil.
Tandis que les portes du métro se refermaient, et que le wagon commençait à se mettre
en mouvement, mes yeux contemplaient Gustave endormi, digne.
Plusieurs questions me venaient : sa barbe était-elle née avec la précarité ? En ce
cas, combien de décennies avait-elle traversé ? Quelle tragédie l'avait contraint à
cette solitude forcée, à cette danse du ventre incertaine, à l'abandon d'un lit
douillet ? Etait-ce une tragédie, d'ailleurs, ou le coût hors de prix de la liberté,
la liberté ne s'entendant pas ici comme l'assouvissement de ses désirs, mais comme le
refus de l'assujettissement.
Avait-il des enfants ? Avaient-ils cherché à le revoir ? Avaient-ils cherché à l'aider ? Oui, l'aider. Qu'on ne nous dise pas qu'un tel choix de vie est un choix heureux. Celui qui prétendrait cela ne mentirait pourtant pas : celui qui prétendrait cela se serait simplement accommodé à sa misère. Le bonheur est finalement si rare, on s'habitue à tant de choses.
Lui donner d'autres vêtements, une chambre, un lit, en contrepartie d'un travail ? Non merci. La rue comporte ses risques, mais contient quelques attraits. Le sort des "domiciles fermes" est-il plus enviable ? Finalement, chaque strate sociale, à moins d'être juché au sommet de la pyramide, procure son lot d'obligations, de contraintes, d'insatisfactions. Les apparences sont trompeuses. L'écart des conditions n'est qu'apparent.
Alors, pourquoi changer ? Gustave refuserait de troquer son mode de vie contre un confort plus grand, mais conditionné. Passé un certain âge, l'homme redoute le changement, même bénéfique. Est-ce si surprenant ? Revêtir un nouveau statut passe par un dépouillement, un déshabillage, une mise à nu. Un dépouillement : l'abandon de ce que l'on était, de ce qui constituait notre identité. Un reniement de soi.
Valéry Montourcy
Extrait de "Les Caractères de notre Temps - Essai contemporain".
Editions La Vie En Prose.











